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Publié le10 Jan. 2026

Le réveil brutal de l'Europe spatiale

Il y a des images qui marquent l'histoire d'une industrie. Pour le secteur spatial européen, ce fut celle des deux boosters de la Falcon Heavy de SpaceX se posant simultanément, avec une grâce presque irréelle, sur les côtes de Floride. Ce jour-là, un frisson a parcouru les couloirs du CNES à Paris et de l'ESA. L'Europe, forte de son glorieux héritage avec Ariane, réalisait soudain qu'elle risquait de devenir le spectateur d'une révolution qu'elle n'avait pas anticipée. Le concept de "fusée jetable", modèle économique dominant depuis 50 ans, venait de prendre un coup de vieux fatal.

C'est dans ce contexte de "crise existentielle" et de nécessaire renouveau qu'est né le programme Themis. Porté par l'Agence Spatiale Européenne (ESA), le CNES et piloté par ArianeGroup, Themis n'est pas (encore) un lanceur commercial destiné à mettre vos satellites en orbite. C'est un démonstrateur technologique. Imaginez-le comme un "concept car" dans l'industrie automobile : il est là pour tester, casser, apprendre et valider les technologies qui équiperont les camions de demain. Comme nous l'expliquions dans notre dossier sur la stratégie spatiale française, l'objectif est clair : rattraper le retard technologique sur la récupération et la réutilisation des étages principaux.

Themis est un grand cylindre de 30 mètres de haut pour 3,5 mètres de diamètre. Sa mission ? Décoller verticalement, monter à une certaine altitude, s'arrêter, et surtout... redescendre pour se poser tout en douceur, à la verticale (VTVL : Vertical Take-off, Vertical Landing). Une manœuvre que l'Europe n'avait jamais tentée à cette échelle auparavant.


Concept artistique du démonstrateur Themis sur son pas de tir
Themis. Il préfigure les étages réutilisables des futurs lanceurs européens. credits: ESA / ArianeGroup

Prometheus : Le cœur de la bête

Pour faire voler une fusée réutilisable, il ne suffit pas de rajouter des pieds à une Ariane 5. Il faut repenser toute la motorisation. Les moteurs actuels (comme le Vulcain) utilisent un mélange d'hydrogène et d'oxygène. L'hydrogène est ultra-performant, mais il a un défaut majeur : il est très peu dense (il faut des réservoirs géants) et il fragilise les métaux, rendant la réutilisation complexe. De l'autre côté de l'Atlantique, SpaceX avec son Starship a fait un autre choix : le Méthane.

L'Europe a donc développé Prometheus, le moteur qui propulse Themis. C'est une révolution culturelle pour nos ingénieurs. Prometheus brûle un mélange d'oxygène liquide et de méthane (technologie "Methalox"). Le méthane est plus dense, plus facile à stocker, et surtout, il brûle plus "proprement", laissant moins de suie dans le moteur, ce qui est crucial si l'on veut le rallumer dix fois sans le démonter entièrement.

Mais la vraie rupture de Prometheus, c'est son coût. Un moteur Vulcain d'Ariane 5 est une œuvre d'art d'horlogerie, assemblée à la main, coûtant plus de 10 millions d'euros. Prometheus, lui, est conçu pour être l'équivalent d'un moteur de série industrielle. Grâce à l'utilisation massive de l'impression 3D (plus de 70% des pièces du moteur sont imprimées !), le nombre de composants est drastiquement réduit. L'objectif de l'ESA est d'atteindre un coût unitaire d'environ 1 million d'euros. C'est un changement de paradigme total : on passe de la haute couture au prêt-à-porter de masse, robuste et fiable.

Vers Ariane Next et au-delà

Le programme Themis procède par étapes prudentes mais déterminées, inspirées de la méthode agile des "Grasshopper" de SpaceX. Les premiers tests, prévus notamment sur la base d'Esrange à Kiruna (Suède), sont des "Hops" (sauts de puce). Le véhicule décolle de quelques mètres, teste la stabilité de ses algorithmes de vol (le "cerveau" qui doit garder la fusée droite comme un crayon en équilibre sur un doigt), et se repose. Progressivement, l'altitude augmentera : 100 mètres, kilomètres, puis des vols suborbitaux complets depuis le port spatial de Kourou en Guyane.

Pourquoi tant d'efforts ? Parce que Themis n'est pas une fin en soi. C'est le grand-père technologique d'Ariane Next, le successeur d'Ariane 6 prévu pour la décennie 2030. Mais les technologies validées sur Themis irriguent déjà d'autres projets, comme les mini-lanceurs de startups françaises innovantes ou le projet MaiaSpace. L'Europe est en train d'apprendre, vite et bien.

Certains critiques diront que l'Europe arrive avec 10 ans de retard sur Elon Musk. C'est factuellement vrai. Mais dans le temps long de l'histoire spatiale, l'important n'est pas d'être le premier, mais de maîtriser la technologie de manière souveraine. Avec Themis, l'Europe ne cherche pas à copier le passé de SpaceX, mais à construire son propre futur, adapté à ses besoins et à ses valeurs.

Test à feu du moteur Prometheus sur son banc d'essai
Le moteur Prometheus en plein test de mise à feu. Il est conçu pour être réutilisable jusqu'à 5 fois. credits: ArianeGroup / CNES

L'humilité technologique

Le programme Themis nous enseigne une leçon d'humilité. L'Europe a dû accepter de remettre en cause ses certitudes acquises avec le succès d'Ariane 5. Accepter que la complexité n'est pas toujours synonyme de supériorité.

En regardant Themis s'élever et, espérons-le, se poser, nous ne verrons pas seulement un cylindre de métal. Nous verrons la volonté d'un continent de rester dans la course aux étoiles, non pas par orgueil, mais par nécessité stratégique. La route vers les futures missions martiennes ou lunaires passera inévitablement par la maîtrise de ces technologies.

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« Themis n'est pas qu'une fusée, c'est l'école où l'Europe apprend à réutiliser l'espace. »

Le projet Themis en vidéo

Présentation Themis ESA